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Culture | De notre correspondant à Annaba Mohamed Rahmani | 21-01-2016

Marginalisé par les collectivités locales

L’art en quête d’attention et de soutien

«On se rappelle de nous pendant le mois de Ramadhan ou durant la période estivale, juste le temps de quelques soirées, nous a confié un chanteur de raï connu à Annaba, puis on oublie jusqu’à notre existence, ils remballent tout et s’occupent d’autres choses qui, pour eux, sont plus intéressantes.» Un autre artiste, peintre de son état, se dit blasé et ne croit plus en la tutelle représentée par la direction de wilaya de la culture qu’il qualifie de coquille vide et sans âme, et encore moins en les élus qui n’ont rien à faire avec l’art.

«On est là et on périclite. On réaliserait les meilleurs tableaux au monde, on restera toujours inconnus et dans l’ombre. On fait appel à nous lors d’expositions au cours des semaines culturelles de la wilaya dans d’autres régions puis on retombe dans l’anonymat comme d’habitude, un anonymat qui nous tue et nous exclut de la société. Cette société qui n’a pas été initiée aux différentes expressions artistiques car l’école a failli à sa mission, et donc, pour le public, excepté une certaine élite intellectuelle, l’art n’est pas dans son agenda hebdomadaire. Aller au théâtre voir une pièce, se déplacer dans les salles obscures, aller dans un musée ou une galerie d’exposition pour un vernissage ou pour admirer les œuvres réalisées par des artistes relève aujourd’hui du surréalisme, car ces habitudes que nous pensions avoir quelque peu acquises et rentrées dans nos mœurs ont été détruites méthodiquement. Toutes les salles de cinéma ont fermé et ont été transformées en commerces au grand dam des amoureux du 7e art qui, eux aussi, sont une espèce en voie d’extinction, l’unique théâtre de la ville est squatté par les saisonniers de la politique qui viennent y vendre leurs discours bidon, il n’y a pas bien sûr de galerie d’exposition et le musée de la ville n’est pas ‘‘envahi’’ par les visiteurs. C’est l’état actuel des arts et de la culture dans la quatrième ville d’Algérie», nous a-t-il expliqué avec beaucoup d’amertume.

Certains ont pris le taureau par les cornes et se prennent en charge par eux-mêmes en allant vers le public pour l’initier et l’intéresser par des réalisations exécutées dans la rue sous l’œil admiratif de ce public qui s’arrête et qui apprécie. Par une journée ensoleillée sur la côte annabie, du côté de la plage Fellah-Rachid (ex-Saint Cloud), un portraitiste s’est installé avec son matériel, crayon en main, croquant des portraits à la demande. Sous le regard du public qui l’entoure, les traits apparaissent et prennent forme au grand bonheur de la personne qui a commandé le portrait et là la demande explose. L’artiste est harcelé de toutes parts, chacun voulant son portrait et on en arrive à faire la queue, une aubaine pour ce portraitiste pour qui cette expérience est la première du genre. «Je suis vraiment heureux que le public s’intéresse à mon art, cela prouve que les gens ont besoin de culture et d’art, la preuve est que je suis sollicité de toutes parts et donc pour moi, la culture doit être dans la rue, à la portée de tous, ce qui permettra son développement et son évolution», nous avait-il déclaré.

Du côté des Assemblées populaires communales (APC), on n’a pas encore introduit, le mot art dans le langage courant. C’est tout juste si on l’évoque en quelque occasion suite à des instructions verticales pour célébrer tel ou tel événement. Autrement, ce vocable reste prisonnier des archives. Budgétiser l’acquisition d’œuvres n’est pas du tout réaliste au niveau des collectivités locales où la plupart des élus n’ont aucune notion de l’art.

Ceux-ci disposent tout juste d’un petit budget destiné à la commémoration de fêtes nationales qui, elles-mêmes, sont bâclées par manque de moyens et d’imagination, ou par négligence. «La situation actuelle de nos finances ne nous permet pas de prévoir ce type d’acquisition», nous a confié un élu versé dans le domaine. «Personnellement, j’aime bien l’art et je respecte beaucoup nos artistes. Je veux bien les aider parce que je suis convaincu que ce métier est indispensable, il est l’expression d’une élévation, de cette volonté de se surpasser et sortir de sa condition humaine volontariste, et l’Homme en a besoin. Peut-être qu’on pourra plus tard avec l’assemblée arriver à dégager un petit budget qui sera consacré à l’acquisition de certaines œuvres», ajoutera-t-il.

Mais ce langage aussi volontariste et aussi engagé qu’il soit, reste une vue de l’esprit et un vœu pieux tant que les mentalités n’ont pas évolué dans le sens où la culture et l’art doivent être appréhendés comme étant une dimension indispensable pour l’épanouissement de toute la société. Ce qui, hélas, n’est pas encore le cas.

M. R.

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