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Economie | Par Coralie Delaume, Frédéric Farah, Jean-Jacques Ohana, Steve Ohana et Thomas Porcher*  | 06-03-2017

Une crise existentielle traverse la zone euro

Avec la Grèce, pour une Europe solidaire

Isolé, le gouvernement grec a dû renoncer à ses promesses. L'Europe sortira du marasme à une condition : qu'Angela Merkel choisisse entre une reflation salariale massive dans son pays et une sortie de l'Allemagne de la zone euro.

Alexis Tsipras a été élu le 25 janvier sur un champ de ruines après cinq années «d'ajustement structurel» imposé par la Troïka : un PIB amputé de 25%, plus de 1 200 000 emplois détruits, un triplement du taux de chômage en cinq ans (2009 et 2014), cependant que les salaires baissaient sur le même période de 38% et les pensions de 45%. En somme, une crise sociale et humanitaire sans précédent, avec son lot de dégâts humains : explosion du nombre des suicides, des dépressions, de la mortalité infantile....

Le reflet du naufrage de tout un continent

Le désastre grec est le reflet du naufrage économique, social et politique de tout un continent : le PIB de la zone euro est aujourd'hui de deux points inférieur à son niveau de 2008 et le taux de chômage y est toujours supérieur à 11%, plus du double chez les jeunes. L'élection de Syriza a donc marqué pour les Grecs et pour une grande partie des peuples de la zone euro l'espoir d'un renouveau du logiciel intellectuel de la zone euro.

Le gouvernement Tsipras a été dès le premier soir face à un dilemme cornélien : appliquer son programme de rupture avec l'austérité européenne tout en demeurant dans la zone euro. Alexis Tsipras et son ministre des Finances Yannis Varoufakis ont cru qu'il pouvait exister un «autre euro», plus compatible avec les intérêts de la majorité des Européens et avec la raison économique.

Une Grèce déterminée mais isolée

Mais le vendredi 20 février, l'illusion s'est dissipée et un scénario bien connu s'est à nouveau répété : la menace de blocus monétaire agitée par la BCE puis la dégradation rapide des conditions de liquidité du système bancaire grec ont forcé le gouvernement grec fraîchement élu à renoncer à une large part de ses promesses de campagne. Ce premier round de négociations a fait apparaître une Grèce déterminée mais rendue incapable d'inverser fondamentalement le rapport de force en raison de son isolement sur la scène européenne et de l'absence de solidarité des autres pays d'Europe du Sud. Après les engagements non tenus de François Hollande et de Matteo Renzi, dont aucun des deux n'aura même essayé de «réorienter l'Europe», l'espoir d'une amélioration du sort des citoyens européens semble donc à nouveau s'éloigner.

Quatre mois pour renégocier les conditions de son «sauvetage»

La Grèce a maintenant quatre mois pour renégocier les conditions de son «sauvetage» avec ses partenaires européens. Cette nouvelle bataille est peut-être la dernière chance qui reste à l'Europe de se sauver de ses vieilles tentations autodestructrices.

Yannis Varoufakis a bien compris le caractère systémique de la crise de la zone euro, une crise qui trouve son origine dans la politique mercantiliste de l'Allemagne engagée à partir du début des années 2000. Cette politique de compression des salaires s'est traduite par un affaissement de la demande intérieure allemande, un sous-investissement dans l'économie domestique et des excédents commerciaux colossaux, pour une large part réalisés au détriment de ses voisins. L'épargne allemande s'est exportée dans les pays périphériques de l'Europe, provoquant le gonflement dans ces pays d'une bulle de dette (essentiellement privée). Les grandes banques françaises et allemandes, du fait notamment du hasard moral induit par l'euro et par le syndrome du «too-big-to-fail», ont été les principaux artisans de la bulle d'endettement périphérique jusqu'en 2008.

Aucun mécanisme pour recycler l’épargne allemande

L'éclatement de cette bulle, qui s'est produit dans le sillage de celle des subprimes, a servi de révélateur aux malfaçons de la zone euro : aucun mécanisme fédéral n'ayant été prévu pour recycler l'épargne allemande, la demande européenne s'est durablement effondrée.

L'Europe a alors été victime d'une illusion cognitive, attribuant les divergences de taux d'intérêt et de taux de croissance au «succès du modèle allemand mercantiliste» et à la «défaite du modèle périphérique dépensier». Les Européens n'ont pas pris conscience que les succès allemands à l'export n'ont été rendus possibles que par l'inflation forte et les déficits courants importants dans les pays périphériques et que la dépression périphérique depuis 2010 n'est due symétriquement qu'au refus de l'Allemagne de leur renvoyer l'ascenseur par une politique de «reflation» salariale massive. Dans une zone monétaire, la fixité des taux de change doit en effet être compensée par des mécanismes de transfert ou au moins un processus d'ajustement symétrique des écarts de compétitivité : les pays les plus compétitifs doivent accepter une forte augmentation des salaires, évitant ainsi à l'ensemble de l'union monétaire d'entrer dans une crise de demande déflationniste.

Faire de la zone euro une grande Allemagne

Or, le mode d'ajustement asymétrique choisi par la zone euro depuis 2010 a visé à faire de la zone euro une grande Allemagne, en imposant à tous les pays des politiques de compétitivité salariale simultanées. C'est à l'occasion des plans de «sauvetage» (qui n'auront «sauvé» au final que les banques françaises et allemandes du défaut périphérique) que les pays créanciers ont imposé leur agenda déflationniste à des pays débiteurs incapables de se financer sur les marchés. Le «semestre européen» de 2011 puis le «pacte fiscal» de 2012 ont fait de l'austérité budgétaire et des «réformes structurelles» les conditions du processus de «convergence» et d'«intégration politique» de la zone euro. Le résultat : un effondrement de la demande intérieure, un chômage à deux chiffres, une crise sociale et humanitaire, l'entrée en déflation et l'inexorable montée des ratios dette/PIB, avec en prime la progression dans tous les pays des partis anti-establishment et la contagion de la pression déflationniste européenne à l'ensemble du monde.

Faut d’outils institutionnels...

Si Syriza a fait le bon diagnostic sur l'origine de la crise européenne, ce parti a pour l'instant perdu son pari quant au fait que les pays périphériques et la France allaient profiter de son élection pour contester le dogme dominant inspiré par les conservateurs allemands. Malheureusement, le seul soutien explicite dont Syriza a pu bénéficier est celui des grands pays avancés extérieurs à la zone euro, inquiets de voir l'Europe sous la coupe d'un ordre économique aussi implacable qu'inepte.

Si une large majorité d'Européens aspire aujourd'hui au changement, le statu quo s'est maintenu malgré tout car la zone euro ne s'est pas dotée des outils institutionnels pour faire prévaloir la loi de la majorité. Crises et conflits sont gérés sur un mode intergouvernemental où l'Allemagne a su jusqu'à présent s'imposer en maître. La seule instance véritablement fédérale dans la zone euro est la BCE, dont le gouverneur Mario Draghi s'est livré à des efforts véritablement héroïques pour assurer la survie de l'union monétaire face au rigorisme monétaire allemand. Mais, dépourvue de légitimité démocratique et dotée d'un mandat d'intervention limité, la BCE n'est pas à-même de résoudre à elle seule la crise existentielle que traverse la zone euro.

La peur d'une confrontation avec l'Allemagne

Les gouvernements européens en place continuent de s'accrocher au statu quo, motivés par l'espoir déraisonnable que la croissance finira bien par revenir d'elle-même, par le besoin de justifier les efforts imposés à leur population et par la peur d'une confrontation avec l'Allemagne. La stratégie cynique des gouvernements périphériques a consisté à infliger une leçon au parti Syriza et casser ainsi l'élan des «partis alternatifs» dont la progression les menace directement. Nous avons abouti à un équilibre politique insoutenable où les chefs d'Etat européens œuvrent davantage au respect des règles existantes qu'à la défense des intérêts de leurs électeurs et de la majorité des Européens.

Le second round de négociations entre la Grèce et le reste de la zone euro doit être l'occasion de remettre en cause les dogmes qui sèment la discorde, le désespoir et la révolte au sein des peuples européens. Nous ne pourrons faire l'économie d'une confrontation claire et franche avec les conservateurs allemands. Cette confrontation obligera Angela Merkel à faire le choix qu'elle a toujours repoussé jusqu'à présent mais qui s'avère pourtant inévitable : continuer à participer à la zone euro en autorisant une inflation salariale massive en Allemagne ou sortir de la zone euro pour permettre aux autres pays de dévaluer leur monnaie par rapport au mark.

C. D. / F. F. / T. P. / J-J. O. / S. O.

 

*Coralie Delaume est l'auteur du livre «Europe, les Etats désunis»

Frédéric Farah et Thomas Porcher sont les auteurs du livre : «Tafta, l'accord du plus fort»

Jean-Jacques Ohana est président de Riskelia

Steve Ohana est l'auteur du livre «Désobéir pour sauver l'Europe»

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