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Culture | Par Noureddine Khelassi | 16-03-2017

L’Emir, mon bahut !

Ambrose Bierce, l’auteur américain du «Dictionnaire du diable» disait que le «lycée, c’est l’école antique où l'on s'entretenait de philosophie ; et l’école moderne où l'on discute de football». Justement, cette citation tombe bien car elle qualifie idéalement le lycée Emir Abdelkader, le bahut le plus ancien, le plus grand et le meilleur d’Algérie et de tous les temps ! Bien évidemment, il y a un «chouïa» d’exagération et un peu d’esprit de clocher, au sens d’attachement au lieu mais aussi de chauvinisme, mais on n’est pas en l’occurrence loin de la vérité. Ecole antique et école moderne, «l’Emir», comme on l’appelle tout simplement, avec un nom propre qui n’est pas du tout commun ! Car, mesdames et messieurs, cet athénée est unique, bien singulier, car il fut, comme le fut l’Athenæum dans la Grèce antique, un lieu de rencontre des rhéteurs, poètes et autres éminences du compas, de l’équerre et de l’algorithme, comme cette institution pédagogique en a tant produit. Le lycée Emir Abdelkader, c’est finalement toute une histoire, celle qui plonge ses racines dans celles de la colonisation française. Au début, l’établissement, sous la générique et sobre appellation de Collège puis de Lycée d’Alger, prend ses quartiers dans une caserne de janissaires, héritage du règne d’Hassan Pacha sous la Régence ottomane, à Zoudj Ayoune, à l’entrée de ce qui deviendra plus tard le mythique quartier de Bab El Oued. Puis, sous l’impulsion impériale de Napoléon III, se transforme en «Grand lycée d’Alger» (1868). Bien plus tard, en 1942, durant la Seconde Guerre mondiale, il prendra le nom du maréchal de la colonisation, le tristement célèbre Thomas Robert Bugeaud, marquis de La Piconnerie, duc d'Isly, dont le nom s’effacera en juillet 1962, pour mieux laisser place à celui qui l’a longtemps combattu, l’Emir Abdelkader Ibn Mohiédine. Ce grand bazar de l’excellence pédagogique, c’est avant tout l’histoire d’un nom et d’un lieu. Il est situé au-delà des remparts de la Casbah, à l'entrée du faubourg Bab-El-Oued, érigé sur une vaste esplanade, là où les forçats militaires du colonel Cappone Gaspard-Joseph-Marie, dit Marengo, implacable commandant de la place militaire d’Alger, avaient aménagé en 1833 le «Jardin des condamnés», plus connu sous son nom de «Jardin Marengo». Plus bas encore, s'élevait le Fort Neuf, dit aussi «Bordj Ezzoubia» qui dominait une petite crique où à l'époque turque, on démolissait les bateaux provenant des prises des corsaires. Transformé en prison militaire en 1843, le bâtiment sera ensuite démoli pour faire place nette à la caserne Pélissier, actuelle siège de la DGSN. Cette zone porte le nom de Place Bab El-Oued ou Place Mermoz, qui fut notamment le lieu où l'on dressait la guillotine les jours d'exécution des condamnés à mort. Et c’est ainsi que fut érigé le lycée, bâtiment imposant, avec une façade à arcades grandioses, avec en son milieu un escalier monumental en haut duquel s'ouvre la grande porte qui donne sur une vaste cour. Espace voulu comme un large réceptacle de lumières célestes, à l’ombre de celles, bien plus spirituelles, du saint patron d’Alger, Sidi Abderrahmene Etthaâlibi. En fait, le monumental édifice sera composé de trois corps de bâtiments parallèles reliés par des galeries superposées sur deux niveaux, formant ainsi trois cours au total. «L’Emir» est également assis sur tout un pan de l’histoire antique d’Alger. Dès les premiers coups de pioche des terrassiers, des vestiges de l'occupation romaine vont apparaître. A douze mètres de profondeur, les ouvriers vont découvrir une chambre funéraire et y recueillir de la vaisselle en terre cuite de caractère artistique. Ce caveau antique sera longtemps conservé dans le sous-sol du lycée, tandis que les inscriptions arabes qui s'y trouvaient deviendront des pièces muséales, alors même que les colonnes ciselées et les précieuses faïences serviront à décorer la salle à manger du Palais d'Eté (actuel Palais du peuple). Et l’on n’oublie pas pour autant l’horloge placée en 1870 et dont le son familier de sa cloche a marqué la vie de générations entières d'élèves. Le Lycée, c’est aussi les impacts du bombardement par un avion de la Luftwaffe durant la Seconde Guerre mondiale. En novembre 1942, deux bombes vont en effet atteindre l'aile droite de la façade principale, entraînant, entre autres victimes, la mort du proviseur. Après le bombardement, le lycée fut alors occupé par les Anglais jusqu’à la fin de la guerre. Jusqu'en 1962, le Lycée Bugeaud conservera le quasi-monopole de l'enseignement classique et surtout la formation des élites dans les classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques (la Taupe), littéraires (Khâgne), économiques (Agro) et militaires (Saint Cyr). Creuset de la précellence éducative, le lycée est une fabrique de têtes couronnées, de crânes d’œufs, d’éminences intellectuelles, de seigneuries scientifiques, de politiques de premier plan, de footballeurs et de militaires hors du commun. Exemples en vrac, le maréchal Alphonse Juin, les professeurs et élèves devenus célèbres, Fernand Braudel, Yves Lacoste, Georges Aymé physicien et océanographe, Masqueray, Mohand Idir Aït Amrane, poète, militant nationaliste et grand défenseur de la culture amazighe, Dalil Boubakeur, Jacques Derrida, Alain Vircondelet, Roger Hanin, Mouloud Mammeri, Paul Charles Robert (dictionnaire). Ainsi que deux prix Nobel : Albert Camus et Claude Cohen Tannoudji (physique). Et la liste est bien longue dans laquelle on relèverait encore le dirigeant du FFS Rachid Hallet, le cinéaste Alexandre Arcady, le futur académicien Pierre Benoit, l’entraîneur Mahieddine Khalef, l’éditeur Edmond Charlot, Jacques Chevallier futur ministre et maire d'Alger, le peintre Sauveur Galliéro (1914-1963) et, last but not the least, l’historien Benjamin Stora et René Viviani, ancien président du Conseil de la IIIe République française et cofondateur du journal L'Humanité. Et, ne les oublions pas, Guy Bedos, Mostefa Lacheraf, Ahmed Benbitour, Anna Greki et Rachid Boudjedra qui y furent enseignants. Le modeste auteur de cette chronique, qui y fut élève littéraire, se souvient aussi que son bahut a donné son nom à une légendaire tourte de Pieds-noirs, connue alors sous le nom de coca du lycée Bugeaud. Cette merveille alchimique, faite de tchektchouka, de blettes et de viande, créée par la famille Llavador, à la «boulangerie de Monte Carlo», rue Bab-Azoun, était vendue pendant les récrés à un guichet minuscule devant lequel les élèves gourmands se pressaient. Pour le chroniqueur, le souvenir de «l’Emir», c’est inévitablement la madeleine de Proust. Chaque passage devant l’édifice, chaque rencontre avec un camarade des temps de classe passés, l’évocation même de l’Emir Abdelkader, le grand résistant, le mystique, le poète et fin lettré, se transforme en phénomène déclencheur d'une impression de réminiscence ou d’un souvenir précis. Comme le fait une madeleine pour le narrateur de «A la recherche du temps perdu» dans «Du côté de chez Swann». Et, pour mieux honorer leur souvenir ou leur mémoire de grands bienfaiteurs pédagogiques, on égrène souvent les noms de MM. Ousseddik, Larachiche, Dahaoui, Benabed, Abina. Mais aussi de profs romanesques car inoubliables, comme les enseignants d’arabe Hirèche, Kabouya, Bouakkaz, Bourouis, ou encore les professeurs français, Mme Camerlot, Augier, Drumont, Planche, sans oublier l’inénarrable et admirable prof de philo l’Egyptien Mhammed Awad. Ces prophètes de la craie et du tableau noir qui firent du Lycée Emir Abdelkader un haut lieu de l’enseignement de qualité. Un creuset de la connaissance où la discipline quasi militaire était imposée pour mieux former, grâce aux langues, l’éducation civique et religieuse, l’Histoire, la géographie, les sciences, les mathématiques, le dessin, la peinture, la musique et le sport, le sens esthétique et la raison critique de générations entières de futurs citoyens. 

N. K.

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