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International | Par Mohamed Bouhamidi | 11-04-2017

L’intervention américaine rebat les cartes

Syrie : de l’impossible solution militaire à l’impossible solution politique

Une divine surprise a illuminé le réveil de Hollande aux aurores du 7 avril 2017. Quelqu’un punissait enfin Al Assad. Trump avait ordonné une agression de la Syrie. Des missiles Tomahawk - quelle idée perverse d’emprunter le nom de ces engins meurtriers à la langue des peuples amérindiens génocidés par les blancs - avaient atteint la base aérienne de Cha’ytat, près de Tadmor (Palmyre) aux portes du désert syrien.

Selon les USA, les gaz toxiques de Khan Cheïkhoun étaient stockés et ont été embarqués de là. Cela pouvait ressembler à une punition divine, que les soldats syriens meurent du poison coupable, les USA ne proclament-ils pas une relation spéciale avec Dieu ?

J’ai, quand même, eu l’impression d’un bémol dans la joie de Hollande. Il réclamait avec son ministre des AE d’aller vers une solution en Syrie avec l’ONU. Il n’avait rien compris ou alors il a trop bien compris que l’Etat français était cocu en Syrie bien plus qu’il ne l’a été en Libye.

L’action ordonnée par Trump, signifiait, sur la question syrienne, un positionnement US définitif en dehors de l’ONU. L’Angleterre avait saisi au vol. Boris Johnson annulait sa visite imminente en Russie et déclarait qu’une situation nouvelle venait de naître. Il annonçait l’alignement de son pays sur les décisions US et bien plus encore. La position face à la Russie, et pas seulement sur la question syrienne, devait être la position US dictée au G7, redevenu «communauté internationale».

Rex Tillerson parlera aux Russes, au nom de cette communauté internationale.

Il faut dire aussi que l’Angleterre répugnait à un dialogue avec Moscou, synonyme d’une «reconnaissance d’intérêts internationaux russes légitimes». Le coup de force de Boris Johnston revient à imposer une tutelle anglaise au cœur réel de l’Europe (Allemagne, France, Italie,) répudiée par le Brexit. On peut le dire autrement, le G7 deviendrait une annexe de l’Otan ou une nouvelle direction pour son expansion.

Bref, le coup porté à la Syrie est en réalité un coup porté à la Russie et le sens dégagé par Boris Johnson ne laisse aucun doute. La Russie ne peut plus être un partenaire, nulle part, ni en Syrie ni en Ukraine ni pour l’Iran. Ce tutorat renvoie la France à son rôle mineur de figurant chargée de monter des enchères et de faire le spectacle.

Quels atouts possèdent les Français en Syrie face à l’Angleterre et aux Etats-Unis ancrés dans les réalités ethniques, religieuses, culturelles, politiques et étatiques de la région ? Seuls le spectacle et la jactance peuvent lui assurer une part du gâteau syrien. Elle a perdu définitivement cette occasion en 2013, avec le flop du bombardement conjoint de ce pays.

Son rattrapage sur le lot de consolation de quelques ventes d’armes aux pays du Golfe ne pouvait compenser les pertes d’une part d’influence sur ce pays-clé.

 

Les changements induits par la frappe US

La réaction de Boris Johnson est totalement opportuniste. Il profite d’évidence, d’un changement de cap US pour réaliser deux buts : reconstruire, premièrement, la relation intime USA-UK, la complicité dans la domination du monde par le crime qui lui donnerait priorité dans le partage des bénéfices déjà largement garanti par ses réseaux doublement efficaces pour leurs camouflages. Amener ensuite les Etats-Unis à servir des buts anglais dans la foulée de la réalisation des buts proprement américains, et l’intérêt de l’Angleterre est de ne surtout pas voir la Russie rôder dans son jardin moyen-oriental.  

Cela se résume en un effort unique : transformer le G7 en syndicat anti-russe. Quelle victoire paradoxale des néo-cons et du libéralisme de casino, à travers un Trump que tous les dirigeants européens ont combattu, démontrant par-là que la doctrine néo-con est celle d’une internationale du capitalisme financier globalisé, et non un courant purement US !

Cet accueil enamouré de Boris Johnson à un Trump «revenu» à la voix de la raison est une réception faite à l’espoir d’une unité du camp impérialiste, sous le leadership US.

Je crois que Trump n’en demandait pas tant, ou ne voulait pas du tout de cette configuration que veut forcer Boris Johnson.

 

Revenons aux faits

 

Victoire de l’Etat profond sur Trump, Trump se couche sur l’Etat devant l’Etat profond, reddition de Trump face aux dossiers compromettants, peur de Trump d’une destitution ? Toutes ces hypothèses doivent contenir comme le miroir de Rûmi une part de vérité. Il est difficile pour moi de trier dans des informations vérifiables seulement par de bonnes agences de presse. Alors restons sur les faits.

Celui qui me paraît le plus remarquable est le passage de la méthode du «Leading from behind» (diriger, mener par derrière) à l’action militaire directe et à découverte des forces armées US au Moyen-Orient. Les nouveaux responsables du Pentagone ont choisi cette voie au Yémen. Ils l’ont confirmée en Syrie par l’augmentation très médiatisée de leurs troupes régulières au Kurdistan syrien, puis dans la prise de l’aéroport de Tabqa, pas loin de la ville de Raqqa, puis encore en claironnant leur décision de prendre cette ville sans concertation ni coordination avec qui que ce soit, syriens, russes ou iraniens.

L’agression aux missiles contre Chta’yat est venu confirmer cette tendance. Elle ne l’inaugure pas.

 

La seule solution US ? La guerre

 

C’est tout à fait contraire à ses promesses électorales ? Possible, mais pas du tout contraire à son obsession de savoir qui est qui dans les bénéficiaires des aides militaires US en Syrie et qui poursuit quel objectif parmi ses alliés sur le terrain ? Bref, le besoin d’un chef qui arbitre entre les ambitions et mène l’action vers son but devenait urgent dans la pétaudière qu’est devenu le camp anti-syrien.

Ce changement apparaît bien plus dicté par des problèmes et des échecs de terrain que par des considérations d’alignement dogmatiques.

Le tournant se situe avant la reprise de la ville d’Alep qui obérait sérieusement les plans d’une partition de la Syrie, en tous cas telle que projetée dans les cartes américaines. Ces cartes prévoyaient un Etat d’Alep comprenant le Kurdistan et, connaissant les phobies d’Erdogan, on comprend pourquoi un Etat de Damas allant jusqu’aux frontières irakiennes, un Etat Alaouite confiné sur la côte, un Etat tampon au sud de la Syrie. Les lamentations des pleureuses occidentales montrent à quel point la reprise d’Alep était catastrophique pour la réalisation de leurs plans. Il fallait tout revoir.

La reprise militaire d’Alep a été finalement acceptée par les Russes après que le Pentagone ait envoyé ses avions bombarder l’armée syrienne à Deïr ez-Zor pour faciliter une offensive de Daesh. Mais le but principal du Pentagone était de faire échouer l’accord Kerry - Lavrov qui préparait une solution politique qui reconnaissait à la Russie un large respect de ses intérêts au Moyen-Orient. Pour les généraux américains, il n’en était pas question. Les relations russo-américaines en sont restées là. Mais la réponse russe a été d’empêcher la chute de Deir Ez-Zor puis d’accepter l’ancienne sollicitation des Syriens, des Iraniens et du Hezbollah de reprendre Alep. Tout le monde se souvient avec quelle ténacité la Russie a géré l’hystérie occidentale lors de cet épisode.

Mais alors que la direction russe attendait de Trump qu’il en vienne à une solution raisonnable de la crise syrienne garantissant les droits fondamentaux des Syriens et l’unité et la paix de ce pays, Trump, de façon très vicieuse, a pris le chemin inverse.

L’arrivée des troupes US au nord de la Syrie, la prise de l’aéroport de Tabka, la volonté proclamée de prendre Raqqa avec les seuls kurdes et sans égard pour le gouvernement syrien et les Russes, l’annonce de la construction d’une immense base militaire avec pistes pour gros porteurs mettait tout le monde devant un fait accompli : un Kurdistan indépendant était né au nord de la Syrie. Les observateurs ont vu dans ce déploiement une défense des Kurdes contre les visées turques. Elles apparaissent clairement aujourd’hui comme la défense d’un fait accompli contre les Russes et les Syriens.

Dans l’intermède de l’élection présidentielle US deux faits importants ont eu lieu. Premièrement, l’offensive de 4 000 djihadistes de Daesh, venus de la région de Mossoul, sur Tadmor (Palmyre) sans que les USA ne «voient» dans leurs zones d’opération cet extraordinaire déplacement de blindés, de transports de troupes, de lance-roquettes etc. Au-delà d’un aspect humiliant pour les Russes dans ce revers, Palmyre est absolument essentielle pour soustraire à Damas le contrôle du désert avec ses champs pétrolifères et gaziers qui devait devenir dans les plans US un «Sunnistan» coupant l’arc chiite qui irait, selon eux, d’Irak et d’Iran vers le Liban et le Hezbollah. Le contrôle de cette région est vital pour les USA, Israël et les pays du Golfe. Voilà pourquoi les USA poussent par pressions successives les troupes de Daesh à quitter Mossoul et Raqqa vers Der-Ez-Zor selon la doctrine du Pentagone, défendue par Obama, qui n’a jamais affiché le but d’anéantir Daesh mais de le «contenir».

 

Deir Ez-Zor contre Raqqa, les gagnants du Golfe

 

Les succès de Daesh à Palmyre lui ont permis de lancer son offensive sur Deir Ez-Zor qui a failli tomber. A Palmyre comme à Deïr Ez-Zor, l’armée russe a dû s’impliquer fortement pour limiter les dégâts. Tout ce désert syrien présente un intérêt hyper stratégique pour frapper l’Iran.

Et c’est les Russes qui empêchent les amis de Hollande de danser sur le cadavre d’Assad et de la Syrie, qui empêchent Israël et les USA de danser sur le cadavre syrien et fêter l’avènement des micro-Etats en besoin d’un protecteur puissant.

Il fallait faire monter la pression sur les futures frontières des futurs cantons issus de l’actuelle Syrie. Soit, l’axe Russie-Iran-Syrie-Hezbollah conservera Alep et ce que ses armes ont pu libérer, au jour d’aujourd’hui. La Turquie a eu sa part à Idlib, les USA dans le Kurdistan, les pays du Golfe l’auront dans le désert syrien, Israël aura le Golan et son Etat tampon en partage avec la Jordanie.

Il fallait quoi pour passer à la phase supérieure du «qui occupe le terrain se crée, dessus, son Etat», ce que la France et l’Angleterre appellent «le cessez-le-feu immédiat» ? Il fallait le prétexte fort, l’inacceptable, le crime parmi les crimes, la ligne la plus rouge des lignes rouges, quelque chose qui soulève l’émotion et fait que le revirement le honteux devienne une nécessité morale.

 

Pour arriver à Chta’ytat, il fallait Khan Cheïkhoun

 

C’est faire injure à l’intelligence de mes lecteurs que leur rappeler Sigrid Kaag, et le désarmement chimique total de la Syrie contrôlé par une centaine d’experts de l’ONU.

Bref, Tillerson et Boris Johnson iront au G7 des ministres des AE avec cette accusation que la Russie a été complice ou du moins incompétente dans le désarmement chimique. L’opinion publique est prise à témoin de l’impasse qui oblige les USA à frapper les Russes.

Demain ou après-demain, Tillerson mettra le marché entre les mains des Russes : soit vous abandonnez les Iraniens et le gouvernement syrien, soit vous serez sous notre feu.

La réponse russe est déjà arrivée à Trump, suspension de la ligne directe pour éviter les accidents aériens, envoi aux Syriens des systèmes S 300 achetés mais pas livrés pour ne pas donner l’impression aux Israéliens et aux USA que la Russie cherchait à casser l’équilibre stratégique, renforcement de l’armement syrien sans limitation.

La réponse syrienne fut tout aussi claire que le gouvernement luttera contre les terroristes sur l’ensemble du territoire syrien.

Pour que la réponse soit absolument sans équivoque, les chefs d’Etats-Majors russe et iranien ont annoncé le renforcement de leurs relations et de leurs plans conjoints. Ils refuseront toute hégémonie américaine sur le monde. Ils pensaient bien-sûr au porte-avions qui se dirige vers la Corée du Nord pour frapper la Chine en frappant Pyongyang.

Enfin, les responsables militaires des trois pays ont annoncé qu’ils riposteront aux agressions US.

L’effet dissuasif et de terreur de l’opération Trump s’est évaporé avec les 36 missiles qui se sont égarés dans la nature. 61% de déchets, c’est beaucoup pour des missiles.

Face à l’internationale du terrorisme US et de ses amis d’Europe, du Golfe ou d’ailleurs s’est constituée et vient maintenant de se consolider une internationale de la résistance Russie - Iran -Irak - Syrie - Hezbollah, avec en arrière-fond une présence discrète de la Chine. C’est déjà un grand échec pour les anglo-sionistes d’avoir aidé à la création d’une internationale qui combat leur hégémonisme et c’est le présage de leur défaite assurée.

Le projet d’émiettement du Moyen-Orient est déjà en train d’échouer et du chaos naît un Grand Moyen-Orient qui donnera des cauchemars à Condoleeza Rice.

Nous sommes à deux doigts d’une guerre chaude, et, avant même qu’il mette les pieds à Moscou, dans les valises de Tillerson, Boris Johnson a déjà les bonnes. Ayrault ira au G7 en mouton suiviste. La Russie sera l’ennemi. Et Trump le chef d’un nouveau «Monde Libre». Bref, Hollande dormira avec ce cauchemar d’avoir Trump pour guide et pour chef.

En prime, chers lecteurs qui avez eu la patience de me lire, je vous offre en cadeau, pour tout comprendre du sens du bombardement US, une pièce à archiver, un extrait d’une contribution d’un chercheur français sur Challenges du 9 avril 2017 : «Oui, les frappes américaines en Syrie sont légitimes, et l'appel à l'ONU n'est qu'un faux-semblant. Donald Trump vient enfin de prendre conscience des impératifs géopolitiques, et du fait qu'il ne pouvait laisser les clés de la Syrie à Moscou ou Téhéran…

Le bombardement de la base aérienne d'Al-Shayrat, le 6 avril dernier, marque un revirement de la politique américaine et, après diverses palinodies sur l'isolationnisme et le respect des alliances, le retour de Donald Trump à la lucidité géopolitique. Ce coup de semonce ainsi que de possibles nouvelles frappes, si Bachar Al-Assad persistait à ne pas respecter ses engagements, contractés à la suite de l'accord russo-américain sur le désarmement chimique de la Syrie, sont pleinement légitimes….

En Syrie, au Moyen-Orient, voire en Extrême-Orient, il revient aux Etats-Unis et à leurs alliés d'agir souverainement et d'assumer leurs responsabilités. Au-delà, l'esprit général de la civilisation occidentale, sa vocation universelle et le souci du monde qui la singularise sont dans la balance. Certes, nous sommes tous de grands pécheurs devant l'Eternel et bien des fautes ont été commises. Nul ne saurait par ailleurs ignorer l'affaissement historique de l'Occident. Toutefois, aucune puissance pleinement légitime, capable d'assumer une certaine idée de l'Homme, ne se manifeste pour lui succéder. Aussi, convient-il de renouer avec un certain exceptionnalisme et de travailler à l'avènement d'un nouveau siècle occidental.»

M. B.

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