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International | Par Moumene Belghoul | 18-04-2017

Après la victoire sur le fil au référendum

Erdogan, le nouveau sultan ottoman

Cette victoire d’Erdogan et de son parti l’AKP va, certes, ouvrir la voie à un changement du système politique longtemps appelé de ses vœux par le Président, mais surtout faire entrer le pays dans une période particulièrement clivante. Ce changement se fera dans le sens du renforcement du poste de Président et la suppression de celui de Premier ministre, longtemps considéré comme le plus important depuis Atatürk. Cependant faute de plébiscite escompté, le Président turc a vu fondre ses espoirs de prouver à ses détracteurs qu’il demeurait populaire. Les résultats du referendum ont indiqué surtout que désormais il existe en Turquie deux camps antagoniques, les partisans d’Erdogan et ses opposants, avec pratiquement le même poids. Ce qui pourrait ouvrir la voie à une période de tension qui pourrait dépasser le cadre politique

C’est une victoire courte, annonciatrice de lourdeurs inconnues, que celle remportée par Recep Tayyip Erdogan ce 16 avril lors du référendum pour le changement de système politique et instaurer une «hyper présidence», octroyant au Président des pouvoirs sans précédent. Le oui l’a finalement remporté, mais avec  une marge minime. L’on est loin du plébiscite escompté il y a encore quelques mois lorsque Erdogan se sentait renforcé après l’échec du coup d’Etat avorté de juillet 2016. Près de 25 millions d’électeurs turcs ont voté pour les dix-huit amendements de la Constitution permettant au Président de contrôler l’exécutif, mais aussi très largement le législatif et le judiciaire. Le caractère pour le moins serré de la victoire du oui représente pour beaucoup d’observateurs un véritable camouflet pour l’homme fort de Turquie. Notamment dans les grandes villes. Le non gagne en effet à Istanbul, dont Erdogan fut le maire, et à Ankara la capitale du pays. Un résultat significatif car ces deux villes votent majoritairement depuis 1994 pour le Parti de la prospérité (Refah, dissous en 1998), puis, depuis 2002, pour le Parti de la justice et du développement (AKP). Ce retournement pourrait constituer déjà un avertissement pour le chef de l’AKP, qui pourrait disposer d’un pouvoir sans équivalent depuis Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République turque.

A peine 48% des électeurs de ces deux métropoles Istanbul et Ankara ont voté pour le oui, soit une perte de plus de 10 points en rapport avec le dernier scrutin législative. Au sein même de l’AKP, ce risque de concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme suscite l’inquiétude. Erdogan est accusé de vouloir imposer un régime autoritaire où il concentre quasiment tous les leviers du pouvoir entre ses mains, refusant toute contestation. La mise à l’écart de personnalités de premier plan au sein même de son mouvement politique à l’image d’Abdullah Gül l’ex président et Ahmet Davutoğlu l’ex premier ministre aura déjà été annonciatrice de la tendance.

 

Loin du plébiscite

 

Cette victoire d’Erdogan et de son parti l’AKP va ainsi ouvrir la voie à un changement de système politique longtemps appelé de ses vœux par le Président en exercice. Un changement dans le sens du renforcement du poste de Président et la suppression de celui de Premier ministre longtemps considéré comme le poste le plus important dans l’histoire de la politique en Turquie depuis Atatürk. Cependant le fait que le Président turc n’ait pu obtenir une victoire que sur le fil a finalement douché ses espoirs de prouver à ses détracteurs qu’il reste populaire et qu’il exécute la volonté du peuple. Durant la campagne, Erdogan et son parti l’AKP ont joué sur le rejet supposé des Européens, notamment l’Allemagne et les Pays-Bas, qui avaient refusé que l’AKP fasse campagne sur leur sol. Le Président turc a même qualifié l’attitude des Allemands de «nazi» faisant monter la tension avec ces deux pays européens où vit une forte communauté turque. La victoire de son option présidentialiste devrait ainsi compliquer davantage ses rapports avec l’Europe déjà particulièrement alambiqués. Les adversaires d’Erdogan de plus en plus nombreux l’attendent au tournant, notamment sur le plan interne, alors que la situation économique tend à se compliquer, le tourisme ayant perdu des parts de marché sous l’influence de la situation sécuritaire. Sous le règne d’Erdogan, la Turquie s’est compliquée la tâche notamment sur le plan international. La question syrienne dans laquelle Erdogan s’est fortement fourvoyé devrait constituer un sérieux grand test pour le nouveau système turc. Les relations avec Damas se sont sérieusement dégradées et Ankara n’a eu de cesse d’appeler à la chute du régime en Syrie, applaudissant même l’agression américaine qui a visé la base de Chaayrat près de Homs. Les zones kurdes dans le nord de la Syrie constitueront aussi, sans nul doute, un véritable casse tête pour Erdogan dans un futur proche. Loin du plébiscite escompté, les résultats du référendum ont indiqué surtout que désormais existe en Turquie deux camps antagoniques, les partisans d’Erdogan et ses opposants, avec pratiquement le même poids. Ce qui pourrait ouvrir la voie à un bras de fer qui pourrait dépasser le cadre politique.

R. I.

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