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Culture | Par Noureddine Khelassi | 01-06-2017

Noura la lumineuse !

La lumière est au féminin. Le prénom de Noura aussi. Celui de Fatima-Zohra Badji la Cherchelloise. De la chanteuse au répertoire de plus de 500 titres en arabe dialectal algérien, en kabyle et en français, partie chanter pour l’éternité, le 1er juin 2014, à l’âge de 72 ans. La fille de Sidi Amar, ex-Zurich, au pied du Mont Chenoua, non loin de Tipasa, disait de son pays de Cocagne : «Mon Zurich de Cherchell est plus beau que le Zurich suisse». Et elle avait de bonnes raisons de le dire ainsi, car cet écrin de verdure, entre mer et montagne, est un morceau du paradis céleste. Noura la lumineuse est un cas unique dans la chanson algérienne : elle est en effet la seule artiste non kabyle à avoir chanté en même temps arabe et en kabyle, sous la tendre férule du pygmalion et amour unique d’une vie entière, l’auteur-compositeur-chanteur prolifique kabyle Kamel Hammadi, alias Larbi Zeggane, qui est à lui seul une académie musicale, un conservatoire et une intarissable source d’inspiration. Ce maître incontestable, dont la créativité relevait d’une corne d’abondance artistique, fut une couveuse de talents, mais ne manquait pas de faire briller encore plus celui des génies comme El Hadj M’hamed El Anka auquel il a donné ses premières chansons en kabyle. Dès sa prime jeunesse, il rencontre Noura qui chantait déjà, accompagnée de l’orchestre du virtuose du piano Mustapha Skandrani. Ils feront ensuite le voyage pour Paris en 1959, à l’occasion d’une série d’enregistrements pour la maison de disque Teppaz. De retour à Alger, Kamal Hammadi épouse la même année Noura, celle qui sera sa muse mais aussi la plus grande chanteuse algérienne des deux prochaines décennies. Avec l’aide des frères Hachlaf, Ahmed et Lahbib, il collabore aux plus belles chansons de son épouse. Ce duo de frangins auteurs-compositeurs est à l’origine de la célébrissime Ya Rabbi Sidi, adaptation d’une chanson traditionnelle sur le douloureux départ d’un fils pour la France, restée gravée en lettres d’or dans la mémoire de la chanson algérienne de l’exil. L’amour indéfectible et le grand talent de poète et de mélodiste de son mari, aideront beaucoup Noura à devenir la première chanteuse maghrébine à obtenir un disque d'or en 1971 (1 million d’exemplaires chez Pathé Marconi). Une carrière riche qui a commencé dans les années 1950. Fatima est engagée alors à Radio-Alger en quête de nouveaux talents pour animer une émission enfantine. Elle se fait repérer en interprétant des pièces de théâtre et des opérettes : Ammari Maâmar lui offre à cette époque la chanson El Ouarda Essouda écrite par Saïd Hayef. Grâce également au pharaon de la chanson tunisienne Mohamed Jamoussi, qui occupait alors la fonction de directeur artistique de l’Opéra d’Alger, et au créateur polymorphe Mahboub Bati, elle deviendra très vite une star de la chanson algérienne. Boulimique en diable, elle se mit à apprendre des années durant les airs anciens kabyles, oranais, auressiens, andalous et sahraouis pour élargir son éventail de répertoires et sa palette musicale. Chanteuse multistandard, elle tient notamment un rôle dans une opérette intitulée Ana el warqa el messkina (je suis une pauvre feuille tombée de la branche) écrite par Mustapha Kechkoul, (1913-1991), discothécaire de Radio-Alger, et composée par Mustapha Skandrani. Cette chanson éponyme sera reprise, plus tard, avec l’immense succès qu’on lui connaît, par Lili Boniche en France, et plus tard par Hamidou en Algérie. Ravi de sa lumineuse prestation, le poète Sid-Ahmed Lakehal, s’écria : «Noura, vous avez été magnifique !». Le blaze artistique est ainsi né ! Mais c'est incontestablement la jonction artistique et humaine avec Kamal Hammadi qui constituera le vrai tournant pour la carrière de Noura, même si Lahbib Hachlaf sera aussi un autre mentor qui lui aura notamment adapté sa célèbre Ya Rabbi Sidi. Cette dernière, comme tant d’autres de son répertoire, traduit les préoccupations des femmes algériennes : dans le cas de Ya Rabbi Sidi, c’est une mère éplorée qui se plaint du mariage de son fils avec une «Roumia» (Française). Noura s’intéresse donc aux thèmes traditionnels du mariage avec Mabrouk el ârs et Ya Bnet el Houma, ou encore l'amour filial d’une mère pour son fils avec Ya Bni. Le talent de Noura lui attire par ailleurs les bonnes grâces de cheikh Ahmed Wahby qui lui composera de l’Assri (style moderne oranais), alors que son époux lui offre des chansons kabyles comme Rebbi adh issahel, qu'ils chanteront d’ailleurs ensemble. Elle incarnera avec son mari, à la ville comme à la scène, le duo par excellence de la chanson algérienne des années 1960. Des duos, elle en fera partie d’autre part avec Mohamed El Djamoussi (Finak ya Ghali) et Ourad Boumediene, avec l’emblématique Ya Ben Sidi ya khouya où les deux chanteurs louent les qualités de la femme algérienne exceptionnelle, mais aussi les charmes de la ville de Sidi Bellabès, «bien meilleure à habiter que Paris». En 1965, elle fera également un album totalement en français où elle interprète, entre autres, Une vie, écrite par Michel Berger, à l'époque de Salut les copains où il commence à se faire connaître et, bien sûr, l’inoubliable Paris dans mon sac de Kamel Hammadi. Après l’Indépendance de l’Algérie, elle retourne vivre et travailler au pays, mais continue de faire la navette entre son appartement d'Alger et celui de Saint-Michel à Paris où elle fréquente de nombreux artistes français de l'époque comme Juliette Greco. En arabe, en kabyle ou en français, Noura fait sien un répertoire d’amour, d’exil et des peines des gens de peu. Elle se produit sur les planches des cabarets parisiens ou dans les galas réunissant les chanteurs et musiciens algériens de l’immigration. Sur la scène artistique dominée pourtant par les hommes, des femmes purent quand même s’imposer parmi les grands noms qui donnèrent corps, à Paris, à la chanson algérienne de l’immigration. Noura en fut, avec Hnifa, Saloua, Bahia Farah et encore Warda El Djazaïria à ses tous jeunes débuts. Noura et ses sœurs de la chanson, ont marqué ainsi de leur empreinte sensible la chanson populaire de l’immigration. Elles ont transformé la scène en un espace de liberté et d’émancipation. Toutes ont connu l’exil et chanté ses peines. Noura, pour ce qui la concerna, insuffla à la chanson algérienne des années 1960 une grâce et une douceur qui conquirent vite le public de France et d’Algérie. Des rues d’Alger à celles du Quartier Latin parisien où elle fut l’amie de Juliette Gréco, sa voix résonne et retentira encore. Elle reste précieuse car réconfortante. D’une autre femme exceptionnelle, l’écrivain Yamina Méchakra (La Grotte éclatée), Kateb Yacine a dit que cette Chaouia «vaut son pesant de baroud». Noura, elle vaut son pesant d’or artistique. De l’artiste, Kamal Hammadi dira ne retenir qu’une «voix mélodieuse, digne ambassadrice d’un pays qu’elle chérissait plus que tout». De l’épouse, il déclarera garder l’image d’une femme «brave et respectueuse», car «même si elle ne parlait pas parfaitement ma langue maternelle (kabyle), elle a toujours eu du respect pour ma propre famille, qui le lui rendait bien». Les mélomanes aussi.

N. K.

 

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