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Culture | Par Noureddine Khelassi | 13-07-2017

Le livre en Algérie, c’est toujours misère et désolation !

Ecrire sur le livre en Algérie, c’est pour le journaliste ressortir un marronnier, vous savez, ces sujets récurrents dont use et abuse la presse lorsque l’électrocardiogramme de l’actualité est ennuyeusement plat. Mais alors quel bouquin n'écrirait-on pas en narrant la vie du livre en Algérie ! Dans ce pays de Cocagne, le livre, c'est pourtant tout un roman, et c'est tout un programme pour le trouver. On parle bien évidemment du bon livre, celui que vous avez envie de lire, de relire ou d’offrir. Mais allez dénicher tout de même le livre que vous cherchez, si par bonheur vous pouviez avoir la bonne fortune de le trouver ! Car au pays du soleil généreux, un livre est une bouteille jetée en pleine mer sur laquelle est écrit «attrape-qui-peut». Chez nous, n'y trouve pas son livre qui veut, comme on ne tombe pas toujours sur le livre qu'on veut. Rare, cher et peu diversifié. Peu de livres, très peu de libraires, peu d'éditeurs et peu d'auteurs dans un bled de plus de quarante millions d'âmes. Des lecteurs, y'en a certes beaucoup, mais pas vraiment assez. Dans ce vaste territoire de poésie céleste, de lumières étourdissantes et de couleurs enivrantes, tout ce qui fait livre, qui fait le bon livre et qui y amène, est une bénédiction du Ciel. Dans cette Algérie du rare plaisir, toute nouvelle se rapportant au livre est toujours bonne à prendre. Réjouissante même, comme le Sila, le salon du livre d'Alger, même s’il est l’hirondelle événementielle qui n’annonce pas, à chaque automne, le printemps du livre en Algérie. Tout comme, autres bons exemples, ces librairies qui ouvrent à l'heure où le consumérisme local a le goût de l'huile rance du sandwich frites-omelette ou de la chawarma lipidique. Des librairies qui se créent pendant que d'autres librairies sont rachetées par des malpropres de la malbouffe. Alors, quand il arrive au livre de remplacer la chawarma radioactive, c'est le signe qu'il y a encore des Algériens qui se soucient de la santé intellectuelle de leurs compatriotes ! Telle cette dame accorte du Val d'Hydra, heureuse, et nous avec elle, dans sa Librairie des Arts et des lettres. Des comme cette libraire, il faudrait qu'il y en ait beaucoup pour que la pizza graisseuse, tel un moteur de vieux camion, ne vole pas la place du livre. Comme ce fut hélas ! le cas du Mille-feuilles, coquette librairie du centre d'Alger, naguère tenue par une autre dame du livre. On sait depuis Gutenberg que «les livres ont les mêmes ennemis que l'homme : le feu, l'humide, les bêtes, le temps et leur propre contenu», disait Paul Valery. Mais ça, c'est un peu plus valable dans des pays d'opulence livresque. A ces ennemis inévitables, ajoutons chez nous l'argent, le nombre riquiqui d’éditeurs, les libraires si peu nombreux aussi, les critiques et les lecteurs qui manquent beaucoup, pour, à l’instar de Jules Renard, «tomber sur un livre à regards raccourcis», sans toujours obtenir l'objet du désir. A peine cent cinquante éditeurs dans le pays, dont les trois-quarts à Alger. Au pays de la disette littéraire, la part du lion éditorial va au livre scolaire, alors que les importateurs se taillent leur bout de gras avec le livre religieux, dieu des étals. Oh ! il y a bien de la réédition, de la coédition et de l'édition alternée avec des éditeurs français, mais le livre reste toujours un fruit défendu tant il est encore rare, cher et rarement de qualité. À l'heure de l'Internet plus ou moins démocratisé, les Algériens lisent peu ou pas assez et peu d'entre eux écrivent. Et quand les mieux inspirés tricotent des mots, le roman domine ainsi que les récits autobiographiques, hagiographiques et historiques où l'anecdote personnelle est malheureusement reine. Parfois, l'édition, faute d'un soutien significatif de l'Etat, emprunte les sentiers solitaires du compte d'auteur. Alors, s'il était algérien, Honoré de Balzac aurait évoqué «la Peau de chagrin». Ici, le livre n'est pas en son royaume. Encore moins à la fête, même s'il y a beaucoup plus de titres et d'éditeurs qu'il y a vingt ans, et quand bien même des éditeurs audacieux comme Barzakh et Koukou innovent dans la qualité. Mais pour que le livre soit aussi accessible que la pizza et la chawarma, comme sous Houari Boumediene qui le subventionnait généreusement, l'Etat doit relire «Iqra», le premier verset du saint coran. En 2017, lis au nom de Dieu, sacré nom de dieu de livre ! «Ne plus lire depuis longtemps, c’est comme perdre un ami important», dit le proverbe chinois.  «Le temps de lire, comme le temps d'aimer, dilate le temps de vivre», affirme Daniel Pennac dans Comme un roman.

N. K.

 

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