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Idées | Michael Spence* | 05-08-2017

Expliquer la reprise mondiale en période de récession politique

Moment de pause dans une existence au rythme effréné, l’été est une période propice à une réflexion sur les problématiques fondamentales. L’un des principaux paradoxes qui occupent dernièrement mon esprit réside dans une déconnexion entre d’une part les disfonctionnements généralisés de la politique, et d’autre part la relative solidité des performances de l’économie et des marchés financiers.

Moment de pause dans une existence au rythme effréné, l’été est une période propice à une réflexion sur les problématiques fondamentales. L’un des principaux paradoxes qui occupent dernièrement mon esprit réside dans une déconnexion entre d’une part les disfonctionnements généralisés de la politique, et d’autre part la relative solidité des performances de l’économie et des marchés financiers. Actuellement, les grandes puissances économiques de la planète enregistrent une reprise régulière, certes ponctuée de revers occasionnels. Bien entendu, les performances économiques sont encore loin d’exprimer leur plein potentiel : on observe, selon les pays, certains écarts de production, un endettement excessif, des bilans fragiles, un sous-investissement, ou, à plus long terme, des passifs non générateurs de dette qui ne sont pas financés. Pour autant, les marchés financiers ne montrent aucun signe de convulsion, alors même que les mesures de relance monétaire s’effacent peu à peu. Dans le même temps, les conditions politiques semblent se détériorer. La polarisation s’intensifie, notamment en raison d’une opposition croissante à la mondialisation ainsi qu’aux modèles de croissance déséquilibrés que celle-ci engendre. Au États-Unis, par exemple, le Pew Research Center rapporte non seulement que les citoyens interrogés s’inscrivent en profond désaccord avec leurs compatriotes de l’autre bord politique, mais également qu’ils n’éprouvent à leur égard aucune sympathie ni aucun respect. L’impasse politique longtemps alimentée par la division américaine gauche-droite s’enracine désormais au sein même du Parti républicain, qui contrôle les deux chambres du Congrès et la Maison-Blanche. Jusqu’à présent, l’administration du président Donald Trump n’a fait qu’aggraver cette agitation interne, sans par ailleurs proposer ce changement de politique économique tant espéré qui serait susceptible d’élever l’investissement, la croissance, et de renforcer la qualité de l’emploi. Bien qu’il soit pour l’heure compliqué de déceler les priorités de l’administration Trump, il est difficile d’y voir un accent concerté et étroitement placé sur l’élaboration de modèles de croissance plus équitables et plus durables. Au Royaume-Uni, le vote de sortie de l’Union européenne survenu l’été dernier en a surpris plus d’un. Les inquiétudes au sein de l’UE se sont accentuées lorsqu’est arrivée au pouvoir la Première ministre Theresa May, déterminée à opérer un Brexit «dur». Les électeurs britanniques ayant désormais privé May de sa majorité parlementaire lors des élections législatives anticipées du mois de juin, l’issue des négociations de sortie - et par conséquent le sort du Royaume-Uni de l’après-Brexit- apparaissent encore plus incertains. Les dirigeants des pays européens et d’un certain nombre d’économies émergentes ont désormais concluent que le Royaume-Uni et les États-Unis étaient des alliés et partenaires commerciaux imprévisibles et peu fiables. Les pays asiatiques, en premier lieu desquels la Chine, ont choisi de mener leur propre chemin. La coopération internationale autour des questions économiques et de sécurité - exercice toujours difficile- semble aujourd’hui se désintégrer. Dans un tel contexte, la résilience de l’économie mondiale - du moins à ce stade- apparaît ainsi d’autant plus remarquable (bien qu’il soit impossible de savoir comment l’économie se comporterait dans un environnement politique plus stable). Plusieurs éléments, qui ne s’excluent pas mutuellement, peuvent permettre d’expliquer cet état de fait contraire à toute logique. Tout d’abord, les institutions bâties au fil du temps limitent aujourd’hui la capacité des dirigeants politiques et des législateurs à façonner l’économie. Bien que ces institutions freinent parfois la mise en œuvre de mesures politiques judicieuses, elles minimisent d’un autre côté les risques propres à l’économie et à l’investissement. Sur le front international notamment, les dirigeants ne peuvent aisément opérer un renversement immédiat et radical des modèles de mondialisation établis au cours des dernières décennies. Toute tentative dans cette direction - incontestablement alimentée par l’intensification des pressions populistes et nationalistes- engendrerait de sérieux dégâts économiques, impactant en fin de compte le capital politique de son initiateur. Autre explication, plus inquiétante, il n’est pas impossible que les risques progressent plus rapidement que la perception que nous en avons. Ceux qui en doutent devraient songer à la crise financière mondiale de 2008, qui a vu le laxisme des réglementations et l’asymétrie des informations engendrer un modèle de risque rapidement croissant, ainsi que l’accentuation de déséquilibres qui demeuraient pour la plupart ignorés. Dans le contexte actuel, l’effet cumulatif des tensions géopolitiques grandissantes, de la perte de confiance, et du désamour à l’égard des institutions clés pourrait produire un choc important, ou à tout le moins détériorer les conditions de l’investissement. Mais il est plus difficile d’élaborer des scénarios concrets que d’ignorer les risques potentiels auxquels nous sommes confrontés. Une explication plus optimiste est néanmoins possible, à laquelle je souscris personnellement, au risque de passer pour irrationnel et insouciant. L’inégalité des chances et des perspectives, qui alimente le mécontentement populaire et la polarisation politique, est tout à fait réelle. Après avoir été oubliés pendant des années, ceux qui souffrent de cette inégalité recueillent enfin l’attention qu’ils méritent. Une attention concertée et davantage axée sur la cohésion sociale ne produira pas de résultats immédiats. En revanche, au fil du temps, elle pourra contribuer à atténuer l’intensité partisane, à recentrer l’attention des citoyens sur les valeurs qu’ils partagent, ainsi qu’à rétablir la capacité des dirigeants à débattre avec responsabilité, et à mettre en œuvre leurs politiques. Des désaccords, parfois très nets, surviendront toujours concernant la manière d’atteindre des objectifs communs. La clé consiste à s’y atteler dans un contexte de relatif respect mutuel. Loin d’être garantie, cette issue n’est pas non plus impossible. Comme l’illustrent en effet l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française, le revers de Theresa May concernant son Brexit dur, ou encore la condamnation quasi-universelle de la position de l’administration Trump sur la question climatique et l’ordre économique mondial fondé sur des règles, à l’étranger comme aux États-Unis, il se pourrait bien que le centre tienne bon. Dans le même temps, les cadres institutionnels nationaux et internationaux doivent continuer d’empêcher la mise en œuvre de mesures destructrices par certains dirigeants politiques. Car, en fin de compte, il semble que la confiance en cette résilience des institutions - et en la fin des disfonctionnements politiques actuels- constitue précisément ce sur quoi misent les marchés.

M. S.

(Traduit de l’anglais par Martin Morel)

 

*Lauréat du prix Nobel en économie, professeur d'économie à la Stern School of Business de NYU, chercheur distingué au Conseil des relations extérieures, membre principal de l'établissement Hoover de l'Université de Stanford, coprésident du conseil consultatif de l'Institut mondial de l'Asie à Hong Kong et président du Conseil mondial de l'agenda du Forum économique mondial sur les nouveaux modèles de croissance. Ancien président de la Commission indépendante sur la croissance et le développement, organisme international qui, de 2006 à 2010, a analysé les opportunités pour la croissance économique mondiale.

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